Amérique

Le footballeur chilien qui a osé s’opposer à la dictature du Général Pinochet

Le mardi 11 septembre 1973 au Chili, le gouvernement du président démocratiquement élu du socialiste Salvador Allende est renversé par un coup d’État militaire. Ce putsch place à la tête du pays, le général d’armée Augusto Pinochet. 

Ce putsch intervient alors que l’équipe nationale de football du Chili et celle de l’URSS doivent s’affronter dans un match aller et retour en barrage intercontinental  pour la Coupe du monde de football 1974.  L’URSS, qui n’est plus du tout allié avec le nouveau régime chilien, rompt de son côté ses relations diplomatiques, en plein contexte de Guerre Froide.

Au match aller à Moscou, les deux équipes font  match nul (0-0).

Seulement après ce match, les soviétiques sont informés des dérives du nouveau régime en place au Chili. On apprend notamment que sous les ordres du général Pinochet,  la police  réquisitionne le stade national pour y parquer, torturer et exécuter des milliers d’opposants. L’URSS conteste la tenue du match retour dans ce stade Nacional et réclame en vain que la rencontre soit organisée ailleurs en Amérique latine, sur terrain neutre. Cette requête est rejetée par la FIFA.

Le match retour est maintenu. Les joueurs soviétiques ne feront pas le déplacement. Seule l’équipe du Chili se présente au coup d’envoi. En l’absence d’adversaires, les Chiliens marquèrent très rapidement un but.  Le match a duré moins d’une minute. Le Chili bat l’URSS 2 à 0 et est qualifié sur tapis vert. 

Au moment où survient le coup d’Etat de Pinochet, Carlos Caszely, âgé de 23 ans, vient de signer à Levante, en Espagne et est alors le seul joueur chilien à évoluer en Europe. 

Très proche du bas peuple qui souffre, il est ouvertement de gauche et n’a même pas hésité à apporter son soutien à Salvador Allende lors des élections législatives de mars 1973. 

Après ses victoires face à l’URSS, l’équipe nationale du Chili est qualifiée pour la coupe du monde 1974 qui doit se tenir en Allemagne. Le général putschiste Pinochet décide de recevoir la sélection chilienne avant son départ pour la coupe du monde. Carlos Caszely refuse en mondovision de saluer Pinochet. Ce geste fera le tour du monde.

« Je sentais les pas, quelque chose d’horrible. Tout à coup les portes s’ouvraient, et il y avait ce type avec une cape, des lunettes noires, et une casquette. […] Il commence à marcher et à saluer les joueurs. Et quand il arrive très près, je mets mes mains derrière moi et quand il me tend la main, je ne la lui serre pas. Il y a eu un silence qui pour moi a duré mille heures, ça a dû être une seconde, et il a continué. Moi, comme être humain, j’avais cette obligation, parce que j’avais un peuple entier derrière moi en train de souffrir, et que personne ne faisait rien pour eux. […] Jusqu’à arriver à un moment où j’ai dit stop. Non à la dictature. Au moins laissez-moi protester, au minimum laissez-moi le dire, au minimum laissez-moi dire ce que je ressens. Plus tard, lorsqu’on était face à face, je lui ai dit : “Vous savez qu’il y a des problèmes, il y a des problèmes avec les syndicats, il y a des problèmes avec les détenus.” Il me dit : “Ne me parlez pas de ça, ça ne me plaît pas qu’on me parle de ça.”  Et il se mettait les doigts dans les oreilles. » racontera Carlos Caszely des années plus tard. 

Ce geste de défiance lui valut l’affection du peuple croupiisant sous la dictature. Déjà star très affectionnée du public, Carlos Caszely est désormais adoré par le peuple qui salue son courage et sa sensibilité aux souffrances du peuple. 

Vexé et humilié, le général Pinochet lui fera payer très cher cet affront. Quelques jours plus tard, Caszely apprend que sa mère a été enlevée et violemment torturée par les militaires. Sa famille subit des menaces et tortures en représailles.

Le Chili fera une piètre prestation en coupe du monde en Allemagne et sera éliminé dès le premier tour. Très nerveux et affecté par la situation que traverse son pays, Carlos Caszely fait parler de lui très négativement au cours de cette compétition. Lors du match RFA – Chili, il assène un coup de poing à Berti Vogts et devient le premier joueur de l’histoire à recevoir un carton rouge. Carlos Caszely reçoit en retour les moqueries de la presse chilienne : « Caszely expulsé pour ne pas avoir respecté les droits de l’homme ».

Après cette compétition, du fait de son engagement aux côtés du peuple, Carlos Caszely est interdit de sélection pendant 5 ans sur ordre du président de la Fédération chilienne de football, le général Humberto Gordon.

Carlos Caszely est considéré comme l’un des meilleurs joueurs chiliens de l’histoire. Il a remporté 5 fois le championnat chilien avec Colo Colo et a été également trois fois consécutivement meilleur buteur du championnat chilien. Il a amené le  Colo-Colo en finale de la Copa Libertadores 1973 dont il termine meilleur buteur. Il a disputé 49 matches et marqué 29 buts sous le maillot de la sélection chilienne entre 1969 et 1985. 

Demeuré fidèle à ses convictions politiques, il participe à la campagne appelant le peuple à voter « non » au référendum qui devait décider du maintien au pouvoir du général Pinochet. Malgré leurs divergences idéologiques, Pinochet admirait les talents de footballeur Caszely. Pinochet disait de lui qu’il est « le premier gauchiste à jouer ailier droit ».

Arol KETCH – 28.11.2022

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