Lâoubli est la ruse du diable!
Il y a des disparitions qui laissent un silence assourdissant . Celle de Bernard Nanga, le 13 mars 1985 à Yaoundé, a laissé un vide sidéral et une question.
Philosophe rigoureux, enseignant respecté, écrivain dâune lucidité rare, il emportait avec lui une Åuvre en pleine maturité et « une somme dâespoirs »
Né le 3 mai 1934 à Mbankomo, à une vingtaine de kilomÚtres de Yaoundé, Bernard Nanga grandit entre la forêt équatoriale et la savane.
DeuxiÚme dâune fratrie de quatre garçons, il perd son pÚre en 1940 et est élevé par une mÚre profondément croyante, dont il saluera plus tard le courage et la dignité.
ÃlÚve appliqué, il fréquente lâécole de la mission dâEfok avant dâintégrer le petit séminaire de Mvaâa, puis le grand séminaire dâOtélé. Ordonné prêtre, il renonce pourtant à la carriÚre ecclésiastique, troublé par les contradictions entre le discours religieux et les injustices observées.
Un premier geste fort, déjà , dâun homme qui ne transige pas avec sa conscience.
En 1962, il sâenvole pour la France. à lâUniversité de Strasbourg, il poursuit des études de philosophie et de sociologie. Licence de philosophie en 1965, licence de sociologie en 1968, doctorat de troisiÚme cycle en 1971 sur lâempirisme logique et lâécole de Vienne : le parcours est brillant.
De retour au Cameroun, il enseigne dans plusieurs lycées avant dâêtre recruté en 1975 à lâUniversité de Yaoundé, à la Faculté des Lettres et Sciences humaines. ParallÚlement, il travaille à une thÚse de doctorat dâÃtat sur « lâempirisme logique et lâunité de la science », laissée presque achevée au moment de sa mort.
Bernard Nanga nâétait pas seulement un universitaire; Il était aussi une plume incisive. Sa piÚce Vive la tribu, jouée à Douala dans les années 1970, dénonçait déjà le tribalisme. Son roman Les Chauves-souris, publié en 1980, critique sans détour la corruption, la gabegie et les dérives du parti unique. Le livre est censuré au Cameroun dÚs sa parution. Il recevra pourtant le Grand Prix littéraire de lâAfrique noire en 1981.
Son second roman, La Trahison de Marianne, paru en 1984 à Dakar, interroge le racisme latent et les contradictions de lâhumanisme proclamé par la France. Il sera couronné du prix Noma en avril 1985, à titre posthume.
Son décÚs survenu le 13 mars 1985 dans des circonstances jamais élucidées, a nourri interrogations et hypothÚses. Certains ont vu dans la censure de Les Chauves-souris un signe avant-coureur; pour eux, il a été éliminé.
Dâautres ont simplement retenu lâimage dâun intellectuel libre, parfois dérangeant, qui refusait les compromissions.
Bernard Nanga appartenait à cette génération dâintellectuels africains formés dans le creuset colonial et confrontés, au lendemain des indépendances, aux désillusions du pouvoir et aux trahisons des idéaux.
Humaniste exigeant, il cherchait, selon ses proches, à « mettre un peu dââme dans un monde qui se satisfait si vite ». Il ne laissait personne indifférent : on lâaimait ou on le redoutait.
Quarante ans aprÚs sa disparition, son Åuvre demeure dâune actualité troublante. Relire Les Chauves-souris, câest mesurer combien son regard sur les élites, la corruption et lâimposture politique reste pertinent. Relire La Trahison de Marianne, câest interroger encore les fractures entre discours et réalité.
Bernard Nanga nâa pas eu le temps dâachever tous ses projets; un troisiÚme roman était en cours. Mais il a laissé lâessentiel : une exigence morale, une Åuvre dense, et lâexemple dâun intellectuel qui refusa le confort du silence.
Ce maître a influencé plusieurs jeunes camerounais et a fait naître des vocations; Binda Ngazolo par exemple est un fruit de Bernard Nanga.
Se souvenir de lui, câest rappeler que la pensée critique a un prix. Et que certaines voix, même interrompues, continuent de résonner.
Puisse ce phare éteint dans lâanonymat continuer à briller !
Lâoubli est la ruse du diable!
Arol Ketch
Rat des archives
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