Afrique

𝐍𝐠𝐚𝐠 𝐋𝐢𝐭𝐮𝐛𝐚 𝐞𝐭 𝐬𝐞𝐬 𝐊𝐲𝐭𝐡𝐞𝐬

Au cœur des forêts profondes du Cameroun, là où la Sanaga déroule ses eaux puissantes entre les collines et les lianes, se dresse un rocher immense que les anciens appellent depuis des siÚcles : Ngog Lituba.

Vue de loin, elle ressemble à un immense rocher éventré.

Une montagne percée d’une ouverture naturelle, comme si quelque chose de gigantesque l’avait traversée.

Les peuples Bassa, Bakoko et Bati l’appellent Ngog Lituba ou Ngog Lipondo, ce qui signifie « la pierre creuse ». Pour eux, ce lieu n’est pas une simple curiosité géologique. C’est un sanctuaire ancien, un lieu de mémoire et de mystÚre.

Située à prÚs de 800 mÚtres d’altitude, sur une montagne culminant à plus de 1 500 mÚtres, la grotte domine une forêt dense traversée par le fleuve Sanaga. Depuis des générations, elle intrigue autant les habitants que les scientifiques. Certains pensent que la roche est le vestige d’un ancien volcan.

D’autres évoquent l’impact d’une météorite tombée du ciel il y a des milliers d’années. La pierre porte d’ailleurs des marques troublantes : des formes gonflées comme si elle avait été exposée à une chaleur extrême, mais aussi des empreintes humaines et animales incrustées dans la roche.

Mais au-delà des théories, Ngog Lituba vit surtout à travers les récits et mythes transmis par les anciens.

Selon les traditions des peuples Bassa et Bakoko, c’est ici que l’humanité africaine aurait commencé.

Un premier mythe raconte qu’au commencement du monde, le dieu vivant Nyambé descendit sur terre et choisit Ngog Lituba comme demeure. Il créa les esprits, les riviÚres, la forêt, puis le premier couple humain.

Ces premiers êtres étaient particuliers : ils n’avaient pas de nombril, parce qu’ils n’étaient nés d’aucune femme. Ils venaient directement de la création divine.

Nyambé vivait avec eux dans le creux de la montagne. À cette époque, la mort n’existait pas. Les hommes vivaient dans la paix, l’abondance et l’unité.

Quand ils vieillissaient, ils se rendaient au pied d’un petit arbre sacré appelé Singue. AprÚs neuf jours passés auprÚs de lui, leur jeunesse revenait.

Le peuple vivait heureux, uni « comme les cinq doigts de la main ».

Mais un jour, les hommes commencÚrent à croire qu’ils n’avaient plus besoin de Nyambé. Ils oubliÚrent celui qui leur avait donné la vie.

Alors le dieu convoqua le peuple devant la montagne et leur montra un faisceau de branches attachées ensemble. Aucun homme ne parvint à le casser. Puis Nyambé détacha les branches une à une, et même les plus faibles réussirent à les briser.

Il voulait leur rappeler une vérité essentielle :  » L’union fait la force. La division entraîne la chute »

Mais les hommes n’écoutÚrent pas.

Alors Nyambé quitta la terre, emporta avec lui l’arbre sacré Singue, et laissa derriÚre lui la maladie, la souffrance et la mort. Depuis ce jour, disent les anciens, les hommes vivent séparés de Dieu.

Un autre mythe raconte que Ngog Lituba fut aussi un refuge.

À une époque de guerre et de fuite, des ancêtres Bassa poursuivis par leurs ennemis arrivÚrent devant la grotte. Ils s’y cachÚrent dans l’espoir d’échapper à leurs poursuivants. Mais juste avant l’arrivée des ennemis, une araignée descendit et tissa sa toile à l’entrée de la grotte. En voyant cette toile intacte, les poursuivants pensÚrent que personne n’était entré dans la montagne et poursuivirent leur route.

Ainsi, selon la légende, une simple araignée sauva tout un peuple.

C’est pour cette raison que beaucoup de familles Bassa considÚrent encore aujourd’hui Ngog Lituba comme le lieu d’origine de leurs ancêtres. Certains affirment même que leurs lignées « sont sorties de la pierre creuse ».

Au fil du temps, la montagne est devenue un haut lieu spirituel. Entre le Xe et le XIIIe siÚcle, plusieurs traditions situent dans cette région les premiers établissements des peuples Bassa et Elog-Mpo’o avant leurs migrations vers les rives du Wouri et du Littoral camerounais.

Puis, au XXe siÚcle, une nouvelle histoire s’ajouta aux anciennes croyances. En 1959, l’évêque catholique de Douala, Thomas Mongo, fit ériger une grande croix et une statue de la Vierge Marie au sommet de la montagne afin de transformer le lieu en sanctuaire chrétien et en site de pÚlerinage.

Depuis lors, des milliers de chrétiens gravissent chaque année la montagne pour prier. Mais cette christianisation du site provoqua aussi des tensions, car plusieurs communautés autochtones considéraient que la montagne sacrée appartenait déjà à leurs traditions ancestrales.

Aujourd’hui encore, Ngog Lituba reste enveloppée de mystÚre.

Pour certains, c’est un simple phénomÚne naturel.

Pour d’autres, c’est le berceau des peuples Bassa, Bakoko et Bati.

Pour d’autres encore, c’est un lieu où le ciel et la terre se sont autrefois rencontrés.

Et lorsque le vent souffle entre les rochers au coucher du soleil, les anciens disent qu’on peut encore entendre l’écho de la voix de Nyambé résonner dans la montagne sacrée.

L’oubli est la ruse du diable !

Arol KETCH

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