Le ยซ soya ยป est une savoureuse brochette de viande trรจs populaire au Cameroun, gรฉnรฉralement vendue au bord des routes. Cโest aussi le surnom devenu lรฉgendaire dโun cycliste camerounais qui a profondรฉment marquรฉ son รฉpoque.
Soya รฉtait un coureur ร part. รternel dernier des compรฉtitions, il รฉtait pourtant lโattraction incontournable des tours cyclistes. Symbole de courage, de volontรฉ et de persรฉvรฉrance, il avait fini par devenir si familier au public que son absence suffisait ร vider les rues. Mรชme dans les villages les plus reculรฉs, son nom รฉtait connu et acclamรฉ.
Sa popularitรฉ reposait justement sur ce paradoxe : Soya รฉtait toujours ยซ bon dernier ยป. Dernierโฆ mais cรฉlรจbre. Pour lui, lโessentiel รฉtait de participer, fidรจle ร lโesprit dรฉfendu par Pierre de Coubertin.
ร chaque course, les foules se pressaient pour assister ร son arrivรฉe. Malgrรฉ sa place constante en queue de peloton, jamais il nโabandonnait. Il prenait toujours le dรฉpart, avec la mรชme dรฉtermination. Pour toute une gรฉnรฉration, son nom a mรชme fini par dรฉsigner la derniรจre place dโun classement.
Il arrivait parfois plusieurs heures aprรจs le vainqueur. Il nโรฉtait pas rare de le voir descendre de vรฉlo pour avancer ร pied, poussant courageusement sa bicyclette. Pourtant, le public restait lร , attendant son passage avec impatience, scandant son nom avec ferveur : Soya ! Soya ! Soya !
Les spectateurs ne quittaient jamais la ligne dโarrivรฉe avant son passage. Peu ร peu, le mot ยซ Soya ยป entra dans le langage populaire pour dรฉsigner les derniers.
Plusieurs lรฉgendes entourent lโorigine de ce surnom. Selon lโune dโelles, il aurait รฉtรฉ baptisรฉ ยซ Soya ยป aprรจs sโรชtre arrรชtรฉ, durant une course, pour dรฉguster une brochette offerte par un vendeur ambulant. Le geste serait ensuite devenu une habitude : ร chaque compรฉtition, il prenait le temps de savourer du soya avant de reprendre la route.
Une autre version affirme que ce surnom venait de ses supposรฉes origines nordistes et du fait quโil vivait ร la Briqueterie, ร Yaoundรฉ, vรฉritable temple du soya, notamment du cรดtรฉ de la descente de la Grande Mosquรฉe oรน se trouvait le premier quartier gรฉnรฉral des braiseurs de soya de la capitale.
Mais la vรฉritable histoire semble bien diffรฉrente.
Nous sommes en 1954, lors dโune course cycliste dont le dรฉpart est donnรฉ ร lโancienne mairie de Yaoundรฉ. Alors quโil grimpe la cรดte du lycรฉe Leclerc, deux jeunes filles accourent vers lui et lui tendent deux sucettes. Il en met une dans sa bouche et glisse lโautre dans sa poche.
En apercevant le bรขtonnet dรฉpassant de ses lรจvres, certains spectateurs croient quโil est en train de manger une brochette de soya et commencent aussitรดt ร lโappeler ยซ Soya ยป. Malgrรฉ ses explications, rien nโy fait : pour le public, il mange bel et bien du soya. Le surnom รฉtait nรฉโฆ et il le portera fiรจrement durant toute sa carriรจre.
Vรฉritable phรฉnomรจne populaire, Soya avait conquis le cลur des Camerounais. Lorsquโil manquait une course, le public manifestait son mรฉcontentement. Mieux encore : lorsquโil perdait son vรฉlo, tout le monde se mobilisait pour le retrouver, car il รฉtait impensable quโune compรฉtition ait lieu sans lui.
Ainsi, en 1975, alors quโil assistait au match CamerounโTogo au stade Ahmadou Ahidjo, son vรฉlo disparaรฎt du parking. Une vaste mobilisation est lancรฉe ร travers le pays, et une annonce paraรฎt mรชme dans le quotidien national Cameroon Tribune.
En aoรปt 1985, rebelote : son vรฉlo, quโil utilisait depuis sept ans, est volรฉ ร son domicile de la Briqueterie. Soya en tombe malade. Pour lui, le cyclisme รฉtait une vรฉritable raison de vivre. Ne plus courir lโaffectait profondรฉment.
Inquiets de ne plus le voir sur les routes, les Camerounais se mobilisent une nouvelle fois. Lโaffaire est relayรฉe dans les colonnes de Cameroon Tribune, jusquโร ce quโun ministre de la Rรฉpublique, Joseph Fofรฉ, lui-mรชme passionnรฉ de cyclisme, lui offre finalement un vรฉlo flambant neuf.
Soya avait dโailleurs dรฉjร roulรฉ aux cรดtรฉs de Paul Biya et de Joseph Fofรฉ. Ensemble, ils avaient parcouru les routes de Soa, Mbalmayo et Zamengouรฉ.
โโโArol Ketch โโโโ-
Mais qui รฉtait rรฉellement cet homme, ce ยซ bon dernier ยป adulรฉ comme un hรฉros ?
De son vrai nom Namama Aba, Soya serait nรฉ vers 1929. Mariรฉ et pรจre de cinq enfants, il exerรงait le mรฉtier de rรฉparateur de radios ร la Briqueterie.
Il dรฉbute le cyclisme en 1953 avec une licence de la Fรฉdรฉration franรงaise de cyclisme, le Cameroun nโรฉtant pas encore indรฉpendant. ร cette รฉpoque, les grandes figures du cyclisme local sโappellent tangana Paul, Atangana , Onana Jean Bernard, Thomas, Awouma boniface, Jean Lagarde, Bekombo Danger, Ekambi, Chevalier jean-Marie, Btamรฉ, Black, Assomo Enoch, Pommier Boniface, Bitchantchang, Simo Joseph, Djambou, Mamouda, Toko, Mayembรฉ, Belibi, Temรฉ, Jean Manga, Atangana Sylvestre, Mafack, Moussa, Ngoulemakong, Ottou, Mveng Marc, Otรฉlรฉ et bien dโautres encore.
Soya restera surtout comme un immense symbole dโendurance. Il a continuรฉ ร courir jusquโร lโรขge de 60 ans, ce qui explique aussi ses frรฉquentes derniรจres places : il รฉtait souvent le plus รขgรฉ des coureurs. En prรจs de quarante ans de carriรจre, il ne remportera quโune seule course, lors de la fรชte de la Rรฉunification en 1961.
Passionnรฉ de football, il ne manquait presque aucun match au stade Ahmadou Ahidjo, surtout lorsque le Tonnerre de Yaoundรฉ jouait. Il en รฉtait un fervent supporter.
Soya, lโรฉternelle lanterne rouge, nโa peut-รชtre jamais connu le bonheur dโune grande victoire. Mais son vรฉritable bonheur se lisait sur son visage chaque fois quโil enfourchait son vรฉlo.
Il รฉtait lโami de tous. Hommes, femmes et enfants scandaient son nom ร chacune de ses apparitions.
Lโoubli est la ruse du diable !
Arol KETCH โ 26.05.2026
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