Dans lโhistoire du sport camerounais, certains noms brillent encore sous les projecteurs de la mรฉmoire collective. Dโautres, pourtant tout aussi mรฉritants, semblent sโรชtre effacรฉs avec le temps.
Dieudonnรฉ Takou appartient ร cette seconde catรฉgorie. Et pourtant, durant plus dโune dรฉcennie, il fut lโun des hommes les plus forts du continent africain et lโambassadeur dโune discipline que peu regardaient alors : lโhaltรฉrophilie.
Nรฉ en 1960 ร Bansoa, sur les hauts plateaux de lโOuest-Cameroun, Dieudonnรฉ Takou nโรฉtait pas destinรฉ ร devenir une figure sportive majeure. Rien, dans cette rรฉgion paisible dominant les collines, ne laissait prรฉsager lโรฉclosion dโun athlรจte capable de rivaliser avec les meilleurs du continent.
Il est surnommรฉ ยซ Pisarenko ยป, en rรฉfรฉrence ร Anatoli Pisarenko, le lรฉgendaire colosse soviรฉtique qui dominait la discipline dans les annรฉes 1980.
Le surnom nโavait rien dโusurpรฉ. Avec son mรจtre quatre-vingts, ses 110 kilogrammes de puissance en compรฉtition et jusquโร 116 kilogrammes lors de certaines finales nationales, Takou imposait le respect dรจs son entrรฉe sur le plateau.
Sa force nโรฉtait pas seulement physique. Elle rรฉsidait aussi dans une maรฎtrise technique exceptionnelle, une rรฉgularitรฉ rare et une capacitรฉ ร performer sous pression lร oรน tant dโautres vacillaient.
Sous la conduite attentive de son entraรฎneur, Pierre-Aimรฉ Wandji, il a construit patiemment un palmarรจs qui a dรฉpassรฉ rapidement les frontiรจres camerounaises.
En 1984, il dรฉcroche deux mรฉdailles dโargent aux Championnats dโAfrique. Aux Jeux africains, il ajoute une mรฉdaille dโargent et une mรฉdaille de bronze. Son total olympique de 350 kilogrammes le place alors parmi les meilleurs haltรฉrophiles du continent. Quatre ans plus tard, aux Championnats nationaux de Yaoundรฉ, il confirme son statut en remportant le titre toutes catรฉgories et celui de meilleur haltรฉrophile de lโannรฉe.
Puis vient lโannรฉe 1988, celle de lโaccomplissement. Sรฉlectionnรฉ pour reprรฉsenter le Cameroun aux Jeux olympiques de Sรฉoul aux cรดtรฉs de Thรฉodore Nkwayeb, Takou atteint le sommet de sa carriรจre. La prรฉparation est exigeante : dโabord ร Yaoundรฉ, puis en France, ร Clermont-Ferrand, sous la supervision de Daniel Senet, figure reconnue de lโhaltรฉrophilie franรงaise. ร mesure que ses performances progressent, lโespoir grandit.
Dans la presse sportive camerounaise, on sโinterroge : que vaut Takou face aux redoutables รฉcoles soviรฉtique, bulgare, hongroise ou roumaine ? Nul ne peut rรฉpondre avec certitude. Mais pour la premiรจre fois, un haltรฉrophile camerounais nourrit lโespoir de regarder les gรฉants du monde droit dans les yeux.
Si la scรจne internationale lui offre ses plus belles รฉmotions, cโest au Cameroun que Dieudonnรฉ Takou bรขtit sa lรฉgende. ร partir de 1989, il domine sans partage les compรฉtitions nationales. La Coupe Mรผtzig devient son royaume. รpreuve aprรจs รฉpreuve, saison aprรจs saison, il sโimpose comme la rรฉfรฉrence absolue de lโhaltรฉrophilie camerounaise.
En 1991, alors que les quatre premiรจres manches de la compรฉtition ont dรฉjร รฉtรฉ remportรฉes par lui, une seule question anime les observateurs : quelquโun pourra-t-il dรฉtrรดner le champion ?
La rรฉponse semble toujours la mรชme.
ร Obala, devant prรจs de 3 000 spectateurs, Takou remporte une nouvelle fois la compรฉtition. Lorsque le gรฉant sโavance pour tenter 200 kilogrammes ร lโรฉpaulรฉ-jetรฉ, le silence envahit lโassistance. Talon est un symbole, un modรจle pour toute une gรฉnรฉration.
Autour de lui sโรฉtait construit un vรฉritable รฉcosystรจme sportif. Son club, lโOmni-club de Yaoundรฉ, son entraรฎneur fidรจle, les dirigeants de la fรฉdรฉration, les journalistes spรฉcialisรฉs et les jeunes athlรจtes qui rรชvaient de suivre sa voie.
Parmi eux se trouvait notamment un jeune prodige nommรฉ Ndicka Matam, futur grand nom de lโhaltรฉrophilie africaine.
Ce qui rend le parcours de Dieudonnรฉ Takou particuliรจrement remarquable, cโest le contraste permanent entre lโampleur de son talent et la modestie des moyens dont il disposait. Il a portรฉ les couleurs du Cameroun au plus haut niveau mondial sans bรฉnรฉficier des infrastructures que connaissent les grandes nations de lโhaltรฉrophilie.
Il a bรขti sa carriรจre ร force de travail, de discipline et de passion, dans un environnement oรน chaque progression relevait souvent de lโexploit.
Aujourdโhui, son nom est parfois oubliรฉ. Pourtant, lโhistoire de lโhaltรฉrophilie camerounaise ne peut รชtre racontรฉe sans lui. Avant les succรจs des gรฉnรฉrations suivantes, il y eut ce gรฉant venu de Bansoa. Un homme qui souleva les ambitions dโun sport tout entier.
Il demeure lโun des plus grands champions que le pays ait connus.
Lโoubli est la ruse du diable!
Arol KETCH
Rat des archives
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