๐’๐๐จ๐ง๐ ๐จ ๐๐จ๐ฏ๐ ๐๐ญ ๐๐ข๐ฐ๐ ๐๐จ๐๐ฎ๐ญ๐ฎ โ ๐โ๐๐ฆ๐จ๐ฎ๐ซ ๐ข๐ง๐ญ๐๐ซ๐๐ข๐ญ ๐๐ง๐ญ๐ซ๐ ๐ฅโ๐ก๐ฬ๐ซ๐ข๐ญ๐ข๐๐ซ ๐๐ ๐๐จ๐๐ฎ๐ญ๐ฎ ๐๐ญ ๐ฅ๐ ๐ฏ๐๐๐๐ญ๐ญ๐ ๐๐ ๐ฅ๐ ๐ฆ๐ฎ๐ฌ๐ข๐ช๐ฎ๐
Cโest une histoire cachรฉe que je vais vous raconter aujourdโhui. Il n’existe pas de trace de leur amour, aucune trace. Rien. Et ce rien, comprenez-le bien, n’est pas de l’oubli. C’est une dรฉcision, une volontรฉ assumรฉe. Ces deux รชtres ne devaient jamais รชtre vus ensemble.
Cโest l’histoire d’un amour qui a รฉtรฉ condamnรฉ ร vivre dans l’ombre. Lโamour entre la diva la plus adorรฉe du Zaรฏre et l’hรฉritier prรฉsumรฉ du Marรฉchal Mobutu.
Pour comprendre pourquoi ce couple รฉtait ร la fois impensable et presque inรฉvitable, il faut remonter avant eux. Il faut remonter au fleuve et aller aux sources de lโHistoire.

Dรฉcembre 1960. L’ancien Premier ministre Patrice Lumumba s’รฉchappe de sa rรฉsidence surveillรฉe pour rejoindre ses partisans ร Stanleyville. L’homme qu’on lance ร ses trousses s’appelle le major Gilbert-Pierre Pongo, officier de renseignement. Dans la nuit du 1er au 2 dรฉcembre, au bord de la riviรจre Sankuru, ร Lodi, il le rattrape avec l’aide discrรจte de la CIA et de Bruxelles et l’escorte lui-mรชme jusqu’ร la capitale. Mais le karma existe. Deux mois plus tard, Pongo est prisonnier ร son tour aprรจs un raid manquรฉ sur Bukavu, Pongo est fusillรฉ ร Stanleyville par les soutiens de Lumumba, le 20 fรฉvrier 1961, en reprรฉsailles de lโarrestation de leur leader.
Il laisse une petite fille de quatre ans. Elle s’appelle Aimรฉe. Le monde la connaรฎtra sous le nom de M’Pongo Love.
De l’autre cรดtรฉ du mรชme drame grandit un autre enfant. Niwa Mobutu, nรฉ en 1955, aรฎnรฉ et enfant prรฉfรฉrรฉ Mobutu. Celui qui se prendra pour le roi du Zaire. Lโhomme qui, sur les dรฉcombres de ce pays dรฉchirรฉ, allait bรขtir son trรดne et rรฉgner 32 ans.
La fille de l’homme qui a livrรฉ Lumumba, รฉprise du fils de l’homme qui en a tirรฉ le plus grand profit.
ร 19 ans, Aimรฉe devient M’Pongo Love et fonde son orchestre. En 1976, ยซ Pas possible Maty ยป la rรฉvรจle ร tout Kinshasa ; sa voix limpide, haute, fragile et prรฉcise, s’impose comme une รฉvidence. En 1977, elle reprรฉsente le Zaรฏre au FESTAC de Lagos, aux cรดtรฉs de Franco, sur la plus grande scรจne d’Afrique noire. Elle a 20 ans. La mรชme annรฉe, ยซ Ndaya ยป dรฉnonce la polygamie sans dรฉtour, dans un pays oรน les puissants en avaient fait un art de vivre. Les femmes s’y reconnaissent. Elle devient ce que peu d’artistes osaient รชtre sous Mobutu : une voix libre, trop aimรฉe pour qu’on la fasse taire, trop indรฉpendante pour qu’on la contrรดle.
Lui, dans l’ombre. Niwa n’a rien du fils de dictateur tapageur. Silencieux, disciplinรฉ, l’allure d’un technocrate plus que d’un soldat, il est celui que son pรจre prรฉpare avec mรฉthode : secrรฉtaire d’รtat aux Affaires รฉtrangรจres, puis ร la Coopรฉration, ambassadeur itinรฉrant, seul de la fratrie ร siรฉger au gouvernement. Le dauphin. Celui ร qui l’on confie les secrets. Celui dont chaque geste est calculรฉ, chaque apparition mise en scรจne.
La plus visible des femmes et le plus dissimulรฉ des princes. Sur le papier, deux mondes.
Et radio trottoir raconte leur idylle cachรฉe.
Ils se sont aimรฉs ans les annรฉes 1980, au sommet de sa gloire ร elle, au cลur de l’ascension de l’autre. Un amour rรฉel mais condamnรฉ dรจs le premier jour. Car l’hรฉritier dรฉsignรฉ du Marรฉchal ne pouvait pas s’afficher au bras d’une chanteuse, fรปt-elle la plus adorรฉe du pays. Cโest Mobutu lui-mรชme qui avait imposรฉ ce secret.
Alors imaginez ce que fut cet amour. Un amour de chambres closes et de rideaux tirรฉs. Un amour qui ne pouvait s’รฉcrire ni dans un journal, ni sur une photographie, ni dans le moindre registre parce qu’on lui avait interdit d’exister au grand jour.
Deux รชtres au faรฎte de leur cรฉlรฉbritรฉ, connus de tout un peuple, et contraints de s’aimer en sรฉcret comme des clandestins dans leur propre pays. Elle, dont la voix remplissait les stades. Lui, dont le visage ornait les murs des ministรจres. Et pourtant, quand ils รฉtaient ensemble, personne ne devait savoir. Personne ne devait voir. Toutefois, ils ont รฉtรฉ aperรงus quelques fois au palais par les privilรฉgiรฉs qui le frรฉquentaient.
Ainsi, cette femme, ร cette รฉpoque, ne pouvait dire l’indicible qu’en musique. C’รฉtait le seul territoire oรน le rรฉgime ne pouvait pas la rattraper. Et Kinshasa a toujours entendu, dans certaines chansons de M’Pongo Love, autre chose que de simples histoires d’amour : les aveux voilรฉs d’une femme qui aimait un homme dont elle ne pouvait pas prononcer le nom. Une passion tenue prisonniรจre. Un amour qui se paie et qui se cache. Cet amour interdit, elle lโexprimait en chanson.
Mais, le destin, jaloux va les sรฉparer de maniรจre tragique.
M’Pongo Love meurt la premiรจre, le 15 janvier 1990, aux Cliniques universitaires de Kinshasa ร 33 ans de mรฉningite cรฉrรฉbrale selon version officielle ; version que sa famille n’a jamais confirmรฉe. Niwz est dรฉvastรฉ.
4 ans plus tard, le 16 septembre 1994, alors que le rรฉgime de son pรจre agonise, Niwa Mobutu meurt ร son tour, ร trente-huit ans, dans des circonstances que Kinshasa n’a jamais cessรฉ de commenter ร mi-voix. On parle de la maladie du siรจcle. Sa mort avait profondรฉment รฉbranlรฉ le prรฉsident Mobutu, qui perdait son hรฉritier.
Le Zaรฏre de Mobutu ne fut pas qu’une dictature. Ce fut aussi une machine ร fabriquer du silence, qui effaรงait jusqu’aux amours des puissants pour que les puissants demeurent.
L’histoire de M’Pongo Love et de Niwa Mobutu, c’est celle de deux enfants d’un mรชme drame congolais, jetรฉs l’un vers l’autre par le hasard et arrachรฉs l’un ร l’autre par l’รtat.
L’oubli est la ruse du diable !
Arol KETCH
Rat des archives