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Il y a des noms qui ont รฉtรฉ effacรฉ des mรฉmoires. Celui de Slim Marzoug en fait partie.
C’est l’histoire d’un homme noir brillant, diplรดmรฉ, ambitieux et profondรฉment engagรฉ. Ingรฉnieur en aรฉronautique formรฉ ร Paris et aux รtats-Unis, revenu servir son pays ; on a brisรฉ son bel avenir par pur racisme.
Parce qu’il a osรฉ nommer le racisme anti-Noirs en Tunisie et fonder le premier mouvement politique noir du pays, le pouvoir de Bourguiba ne l’a ni jugรฉ ni emprisonnรฉ : il l’a fait enfermer dans un asile psychiatrique, oรน il a passรฉ plus de trente ans. Voici son parcours.
Slim Moussa connu sous le nom de Slim Marzoug, du nom de sa mรจre Zina naรฎt et grandit ร Gabรจs, dans le sud tunisien, dans une sociรฉtรฉ oรน les hiรฉrarchies raciales sont anciennes et profondรฉment enracinรฉes. Cโest un esprit brillant : il part รฉtudier ร l’รฉtranger, dรฉcroche une formation d’ingรฉnieur en aรฉronautique ร Paris, complรจte son parcours aux รtats-Unis.
Il revient au pays dans les annรฉes 1960 non pas assagi, mais aiguisรฉ. ร l’รฉtranger, il a vu autre chose. Il a croisรฉ les luttes noires du monde, senti souffler le vent des indรฉpendances et des droits civiques. Il rentre avec une conscience politique nette : l’รฉgalitรฉ, la justice, la dignitรฉ ne sont pas nรฉgociables. Ses proches le surnommaient ยซ Gรฉnรฉral Slim ยป. Un voisin, des dรฉcennies plus tard, se souviendra de sa prestance et dira qu’il ressemblait ร Patrice Lumumba, et que sa seule prรฉsence effrayait les autoritรฉs.
Diplรดmรฉ, compรฉtent, prรชt ร servir son pays, Marzoug demande une place dans l’appareil de l’รtat nouvellement indรฉpendant. Selon le tรฉmoignage de sa sลur, Habib Bourguiba la lui refuse ร cause de la couleur de sa peau. Le prรฉsident lui propose, en guise de lot de consolation, un poste d’ambassadeur dans un pays d’Afrique subsaharienne pour qu’il aille, disait-il, ยซ rejoindre les siens ยป.
Tout est lร , dans cette phrase. Un Tunisien renvoyรฉ hors de sa propre nation au motif de sa couleur. Marzoug repart vers le Sud, blessรฉ mais debout.
De retour ร Gabรจs, il tente de crรฉer un parti politique rassemblant les Tunisiens noirs. Il organise des rรฉunions ร Mdou, ร Arram, dans les villages alentour oรน la population noire est nombreuse. Il met des mots sur une condition que tous vivaient en silence. Dans les annรฉes 1960, il est l’un des tout premiers Tunisiens noirs ร porter la question du racisme anti-Noirs sur la place publique.
Le rรฉgime de Bourguiba voyait dans cette mobilisation une menace. Et si elle prenait une ampleur nationale ? Et si elle se reliait ร la cause afro-amรฉricaine, aux luttes noires internationales ? Le pouvoir dรฉcide d’รฉtouffer l’affaire.
La mรฉthode est glaรงante de calcul. On ne juge pas Marzoug ; un procรจs lui donnerait une tribune. On ne l’emprisonne pas ; un prisonnier politique devient un symbole. On le dรฉclare fou et on lโinterne dans un asile.
Aprรจs une arrestation et des passages en dรฉtention, Slim Marzoug est internรฉ ร l’hรดpital psychiatrique Razi de La Manouba, dans la banlieue de Tunis. Il y restera plus de trente ans. Sa famille raconte des scรจnes d’une brutalitรฉ difficile ร soutenir : des policiers venant le rouer de coups jusque chez lui, moteur allumรฉ, ordonnant aux voisins de fermer leurs portes.

Sa sลur a toujours contestรฉ qu’il fรปt malade. Elle rappelait qu’il avait menรฉ une grรจve de la faim de cinq mois ร l’hรดpital ; le geste d’un prisonnier de conscience, non celui d’un aliรฉnรฉ.
Le jour de sa derniรจre arrestation, il รฉtait en pyjama. Il a demandรฉ le temps de s’habiller, a enfilรฉ son costume, a pris un livre. On ne le reverra pas avant trรจs longtemps.
En 1987, le rรฉgime bascule. Un coup dโEtat mรฉdical รฉvince Bourguiba. La famille de Marzoug prรฉpare un dossier pour obtenir enfin sa libรฉration.
Et lร , un geste bouleversant : il refuse de sortir. ร quoi bon ? Qui lui rendrait les dรฉcennies volรฉes ? Il a vieilli entre ces murs, il y a ses journaux, ses mรฉdicaments, quelques mรฉdecins devenus des visages familiers.
Ce n’est qu’un mois avant sa mort que l’hรดpital le renvoie chez sa sลur, ร Gabรจs. Dโaprรจs le tรฉmoignage de sa niรจce : parti en costume, un livre ร la main, il revient au mรชme endroit prรจs de quarante ans plus tard, en couche pour adulte, sous un drap, le corps douloureux, ne parlant plus, gรฉmissant seulement. Il s’รฉteint en aoรปt 2001.
Pendant des annรฉes, prononcer son nom faisait courir un risque. On parlait de lui ร voix basse, ยซ surtout ร l’รฉpoque de Bourguiba ยป. Sa propre famille avait fini par enfouir les souvenirs. Le silence imposรฉ de son vivant s’est prolongรฉ aprรจs sa mort, jusqu’ร ce que des chercheurs : la sociologue Maha Abdelhamid au premier rang, aprรจs d’autres comme Inรจs Mrad Dali ; recueillent le tรฉmoignage de sa sลur et arrachent son histoire du linceul de lโoubli.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit. On n’a pas seulement enfermรฉ un homme : on a voulu supprimer une idรฉe, effacer une preuve, faire comme si le racisme tunisien n’avait jamais eu de visage ni de voix. Slim Marzoug fut ce visage et cette voix. Il a payรฉ son courage de sa libertรฉ, de sa santรฉ, de sa vie entiรจre.
Hier cโรฉtait Slim Marzoug ; aujourdโhui cโest Saadia Mosbah. La militante tunisienne noire, antiraciste Saadia Mosbah a รฉtรฉ rรฉcemment condamnรฉe ร 8 ans de prison, sur la base dโ ยซ accusations infondรฉes ยป selon Amnesty International ;
L’oubli est la ruse du diable !
Arol KETCH