La révolte des femmes contre Sékou Touré

Ce jour où les femmes ont fait trembler Sékou Touré en Guinée.
En 1975, Sékou Touré décide de prohiber tout commerce privé. Un décret de mars 1977 prévoit que tous les produits agricoles doivent être livrés par des coopératives d’État. La pénurie alimentaire et le harcèlement de la milice économique étaient devenus intolérables pour les femmes.
En réaction, les femmes forment des comités afin de mobiliser la population contre la cherté des produits alimentaires et l’instabilité économique. Excédées par les abus économiques et les restrictions, les femmes décident de braver les interdits et défient les forces de l’ordre dans l’intention de marcher sur la présidence de la République.
En effet, la goutte d’eau qui fera déborder le vase c’est l’incident survenu entre l’une de ces braves dames et un milicien au marché de M’balia. La femme fut brutalement rudoyée avec son bébé au dos et son pagne, arraché.
Ce 27 août 1977, un groupe de femmes aux mains nues, prêtes à mourir pour défendre leur dignité et la justice lancent la révolte. La révolte s’étend au reste du pays. Des émeutes éclatent et les gouverneurs de quelques provinces sont attaqués, les agents de la police économique sont lapidés, les commissariats saccagés. Les femmes révoltées se dirigent vers le palais présidentiel pour confronter Sékou Touré. Les femmes vont affronter vaillamment l’armée et l’obliger à battre en retraite. Des centaines de femmes sont arrêtées et enfermées au sinistre camp Diallo.
Le lendemain de cette journée chaude, Sékou Touré donne un meeting au Palais du peuple pour essayer de calmer la situation. Lorsque le grand Silly (surnom de Sékou Touré) prend la parole, il est immédiatement hué par les femmes. Elles le traitent d’aventurier et d’assassin. Elles disent qu’elles vont lui enlever son pantalon pour lui en faire un chapeau. Et puis elles se sont mises à chanter en chœur une chanson improvisée en soussou : « Vingt ans de crimes c’est assez. Tu dois t’en aller ».


Celles-ci se ruent pour en découdre avec lui. Devant l’imminence du danger, les proches de Sékou Touré le feront sortir par le sous-sol. L’armée tire à balles réelles sur la foule de femmes laissant des morts sur le carreau. Des dizaines de femmes sont arrêtées, violées et seront exécutées plus tard. Les femmes sont désormais décidées plus que jamais à marcher sur la présidence pour en découdre avec Sékou Touré. Elles organisent des marches spontanées dans la ville pour exprimer leur colère.
Le lendemain (le 29 Août 1977) dès les premières heures, les femmes s’organisent avec la ferme intention de marcher sur la Présidence et de faire tomber Sékou Touré. Au passage, les femmes tentent en vain de délivrer les femmes arrêtées la veille qu’elles croyaient internées au Camp Boiro.
A la hauteur du marché central, un peloton de chars fut constitué pour empêcher les femmes de marcher sur la Présidence. Les femmes reçoivent l’ultimatum de ne pas franchir le peloton. Décidées à en finir avec Sékou Touré, les femmes passent outre l’ultimatum. L’armée tire dans le tas. On dénombre des morts et des blessés.
Sékou Touré est pris de panique, il se terre et on ne l’entend plus, il craint l’imminence d’un coup d’Etat après le massacre des femmes. Il n’a pas tort car choqués par le massacre des femmes, de nombreux officiers sont allés rencontrer le général Condé Toya pour lui demander de lâcher Sékou Touré et de prendre le pouvoir. Fidèle parmi les fidèles de Sékou Touré, Toya va plutôt dénoncer ces officiers et les enfermer au sinistre camp Boiro.
Sékou Touré va prendre peur devant la colère des femmes et va revenir sur le décret qu’il avait pris. Il va sanctionner sa milice économique et reconnaître que les femmes avaient eu raison de manifester. Confronté à la révolte des femmes, le président Sékou Touré capitule et légalise le petit commerce. Les femmes ont gagné. Elles sont les seules à avoir réussi à faire plier Sékou Touré aka le grand Silly. Mais elles ont payé le lourd tribut. De nombreuses femmes, essentiellement de petites commerçantes furent assassinées ; d’autres arrêtées et incarcérées au sinistre camp Boiro où elles furent torturées et violées.
Parmi ces femmes-là, rendons hommage à l’une d’elle qui malgré les tortures subies au sinistre Camp Boiro n’a jamais cédé et a préféré la mort. Elle s’appelait Mara Fanta. Le courage de cette femme a renforcé la détermination de plusieurs détenus. Dans son livre, “Dix ans dans les geôles de Sékou Touré ou la Vérité du Ministre“, Alpha-Abdoulaye Diallo dit Portos évoque cette Mara Fanta. Il dit notamment ceci : « Une nuit, nous entendons une voix de femme, énergique et ferme, s’exprimant en un soussou imagé :
— « Allez dire à votre maître qu’il se rappelle que c’est nous, les femmes de Guinée, qui l’avons mis là où il se vautre. En ce moment-là, il y avait en face de nous les fusils des colons que nous n’avons pas hésité à braver…. Aujourd’hui, il a trahi toutes ses promesses et nous ne voulons plus de lui. Ses fusils ne pourront rien contre nous. Allez le lui dire ! Mais je sais que vous n’avez pas ce courage… C’est Sékou Touré seul qui nous a poussées, avec ses mensonges. Il a affamé tout le peuple. Nous n’avons rien à mettre dans nos marmites pour nos maris, nos fils. Mais nous ne voulons plus de lui. Lui, il sait ce que ça veut dire. Il nous connaît.
Ce qu’on m’a fait là-haut, la façon dont les jeunes militaires m’ont vu nue, jamais même mon mari ne m’avait vu dans cet état ; le courant passé sur tout mon corps et on m’a laissé tout en sang. Comme si le courant pouvait me pousser à avouer les grossiers mensonges que vous vouliez me faire dire. Je comprends à présent la façon dont il procède pour faire mentir les gens. »
Nous saurons, plus tard, que cette femme, symbole de courage s’appelle Mara Fanta. Elle disparaîtra du bloc, comme elle y était apparue. À ma libération j’essayerai de la retrouver. Vains efforts. Peine perdue. Je ne l’oublierai jamais. Malgré les traitements brutales et sauvages qu’on lui infligea, elle ne céda jamais… plus d’un parmi nous se sentit petit devant sa résistance et sa détermination. Personnellement, du fond de l’obscurité de ma cellule, elle me fera me reposer cette question qui git toujours enfouie quelque part dans les profondeurs de mon cœur…pourquoi ai-je cédé ? »
Arol KETCH – 08.03.2022

Rat des archives

Fourmi Magnan égarée

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